Tag Archive: Poésie

Deux bureaux même pas voisins

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Toile de Dali J’ai rêvé que ma muse entrait dans mon bureau, Où je n’avais, ce jour, compagnon ni compagne. Par la grande fenêtre on voyait la campagne Traversée d’écureuils, de biches, de blaireaux. Ayant illuminé ma prison sans barreaux, Elle a su triompher de l’ennui qui me gagne Quand les tas de papier, comme autant de montagnes, Semblent intercepter les rayons vespéraux. Sans le bureau, ferais-­je autant d’alexandrins Et trouverais-­je autant de modestes refrains Pour transmettre aux amis mes rimes quotidiennes ? J’ai écrit ce sonnet sans savoir où j’allais, Comme je fais souvent. Qui a dit qu’il fallait, Pour composer des vers, que des idées nous viennent ?

Troisième art poétique

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Toile de Giorgio de Chirico Heureux qui peut reprendre une oeuvre très ancienne Et lui faire porter un contenu nouveau, Cherchant à faire mieux que ses nombreux rivaux Ou bien laisser chanter la voix qui est la sienne… La forme nous inspire et les contenus viennent (Et c’est surtout par eux que le poème vaut). On peut passer des nuits à ces plaisants travaux Qui nous font découvrir à quoi nos pensées tiennent. Un coup de nostalgie, la sagesse d’une huître, Le bonheur sans argent, l’escargot sur la vitre… Innombrables pour nous foisonnent les motifs. Le sujet est présent, prenons garde à la forme, Mais cela ne va pas être un effort énorme : Quand le plaisir l’excite, un esprit est actif.

Dans le lointain

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Peinture japonaise D’un sonnet, certains jours, s’entrecoupe un silence, De mots que, toi ou moi, nous aimons à choisir. Le poids de quelques vers échangés à loisir, Qui dira de combien il charge les balances… Puisque ces jours d’été sont jours de nonchalance, Puisqu’ils sont consacrés à l’exil, aux plaisirs, A la satisfaction de modestes désirs, Accordons-­leur d’un chant la subtile ordonnance. Des jours plus ou moins gris peuvent bien survenir : Nous irons nous cacher au creux d’un souvenir Comme au creux d’un rocher, deux escargots semblables. Comme deux papillons qui, d’instant en instant, Avancent au jardin, l’un de l’autre distants, N’ayant pour se parler que gestes ineffables.

Un bilan

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Toile de Peter Van Straten Composer un poème est un acte de foi. Ce n’est pas seulement parler de joie, de peine, De l’ennui remplissant les jours et les semaines… Ce n’est pas que pleurer sur un tort d’autrefois ; C’est dire le présent, sans passion et sans haine, Les bras ouverts prenant la forme d’une croix, Le bonheur fugitif auquel, quand même, on croit, Et le vent de printemps qui fait l’âme sereine. Pour écrire un poème, il faut juste une plume Et peut­-être un semblant de désir qui s’allume Par un échauffement de l’imagination. Les mots sont à chacun dévolus en partage Ainsi que le pouvoir de lire les images ; Après… cela demande un peu d’application.

Se perdre en forêt

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Toile de Dali Comme un homme égaré dans la forêt profonde, Le poète au jardin est traversé d’effroi. Tout n’est­-il donc que leurre et tristesse en ce monde, Qu’un acheminement vers le sépulcre froid ? Vainement aux entours jetant des coups de sonde, L’égaré ne sait plus comment sortir du bois. Sur un même sentier sa trajectoire ronde Le ramène toujours dans les mêmes endroits. Mais une goutte d’eau quelquefois sur sa lèvre, Le saut d’un écureuil, la gambade d’un lièvre, Lui font aimer pourtant la piste, au petit jour. Il est charmé surtout par l’apaisant silence Dont est souvent saisi notre univers immense ; Ce silence est prière au soleil des amours.

Art poétique

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Toile du Dr. Taha Malasi Celui qui va lisant, écoutant un poème, Quelquefois, il met tout son être en vibration, De l’auteur il reprend les interrogations, Le coeur du lecteur bat plus fort quand l’auteur aime. Car l’auteur d’un écrit, ce n’est pas que lui­-même, C’est son clan, son village ou sa génération, Ses ancêtres lointains, toute la création Ayant mis dans son coeur et ses mots et ses thèmes. Une culture écrit quand l’homme prend la plume. Le paysan breton écrit avec sa brume, Celui des oliviers avec le bel azur. J’écris d’abord pour toi, si lointaine et si proche, Ma muse, mon amour, ma joie et mon reproche ; Mais ce n’est pas secret, c’est écrit sur un mur.

Une traverse

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Toile de René Magritte Ceci est un sonnet, mais ceci est un code ; Dans ces quatorze vers, un sens est contenu… Or, grâce à la couleur, un fil le montre nu. Je ne puis expliquer le moyen et le mode Dont votre esprit curieux de lire s’accommode, Et comment il salive à tenir le menu D’une auberge au régime un peu plus soutenu ; Car j’admire toujours un lecteur qui décode. Cependant, j’étais trop occupé pour répondre A ce faiseur de mots pendant qu’il allait pondre Une énigme occupant au pire un bref instant Et faisant travailler au moins quatre neurones. Mais serait-­ce un labeur pour quatorze amazones Dont au fier diapason secondes vont tintant ?

Les débats

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Toile de Caspar David Friedrich Belle chose, un débat qui soudain prend son vol. Les mots s’articulant, les idées prenant vie, Phrases dont l’abondance a de quoi faire envie, Rhétorique évoquant les effets de l’alcool. Poètes sommes­-nous, et non pas des guignols, Pure est notre pensée, et jamais travestie. Pas de complicité, aucune antipathie, Juste à l’endroit qu’il faut, quelques petits bémols. Les vers ne sont pas faits pour les conciliabules, Ils vont aux conclusions sans trop de préambules ; Et quand il faut frapper, ne frappent qu’un seul coup. Mais sur certains sujets je parviens à me taire. Sans être réservé ainsi qu’un militaire, Sur quelques points précis, je n’en dis pas beaucoup.

Croire ou ne pas croire

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Dessin de Escher Au métier de poète, il s’attache une crainte : C’est (je l’entends souvent) que la vie soit ailleurs. Mais ceux qui de la sorte ont cru me faire peur N’ont sur nul de mes vers laissé la moindre empreinte. Le jour où de rimer sera ma force éteinte, Je laisserai faucher la faux du moissonneur. Chaque jour a besoin d’un geste créateur, Pour avoir quelque chose à fêter d’une pinte. Qu’importe que le thème à chaque fois varie, C’est dans ces autres vers la même âme qui prie, Peu importe avec qui, peu importe en quel lieu. Et c’est pourquoi je vis heureux dans la nature Que le langage soit donné aux créatures, Celles qui ont la foi, celles qui sont sans Dieu.