Quatre pas sur le sable

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Toile de Amy Davis Roth J’ai rêvé que j’étais étranger sur la Terre, Ne connaissant serpent, aviateur, ni renard. Je voulais m’éloigner avant qu’il soit trop tard Et refermer les yeux sur de trop noirs mystères. J’ai rêvé que j’étais, voyageur solitaire, Emporté dans l’espace aux mille astres blafards, J’ai rêvé que l’essaim de mes rêves épars Ne cessait de danser un ballet funéraire. Il est mort, désormais, l’éclat de ma jeunesse. J’ai vu aussi la mort de ma jeune sagesse ; Une voix m’avertit de celle du grand Pan. Le soir, de-çà, de-là, d’autres voix me parviennent. Cette vie que je vis, est-­ce vraiment la mienne ? Parfois je dis que oui, ou bien non… Ça dépend…

Un nuage

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Toile de Susie Barrow J’ai rêvé que j’étais devenu un nuage, Et je me nourrissais de photons savoureux Tout en accompagnant les vents aventureux Qui m’avaient éloigné de la mer et des plages. Tout était nouveauté, en ce premier voyage, La ville minérale ou le bocage ombreux, L’aigle en sa solitude ou les humains nombreux, Et les mille détails de chaque paysage. Mais ma force a décru, soudain, l’autre matin. Il manquait la moitié de mon corps de satin Et, presque à chaque instant, je perdais quelques grammes. C’est notre sort à tous, prenons-­le patiemment, Nuage pour toujours n’est pas au firmament, Aux jardins franciliens je déverse mon âme.

Un ermitage onirique

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Photographie de Hossein Zare J’ai rêvé que j’étais dans un exil lunaire Sous la forme d’un chat, posé sur le croissant, Voyant au loin la Terre et son jour finissant, Et les mers reflétant les derniers feux solaires. Mon coeur était rempli de joie crépusculaire. Le ciel autour de moi, tout en s’assombrissant, Se peuplait de lueurs tour à tour surgissant Et se rangeant autour de l’étoile polaire. Dans ce monde où régnait un éternel silence, Je pus épanouir ma native indolence, Sans regretter de trop l’absence de rongeurs. Réveillé ce matin, je suis loin de la lune, Mais j’y retournerai, si par bonne fortune Le même rêve advient en mon esprit songeur.

Encore un rêve

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Toile de Mati Klarwein J’ai rêvé. Je ne sais ce qu’en rêve j’étais, Peut-­être un animal, un végétal, un ange, Un nuage, un soleil, une machine étrange. Quelque part dans l’espace, une muse chantait. J’ai rêvé. L’univers, autour de moi, flottait. Un peuple de Gaulois buvait dans une grange. Un Bouddha dignement marchait sur l’eau du Gange, Et la cigale avec la fourmi complotait. J’ai rêvé que, sévère, assis à mon bureau, Je pratiquais l’humour à son degré zéro, Et que ça résultait d’un long apprentissage. J’ai rêvé que mon coeur se perdait dans le ciel Grâce au souffle attiédi d’un vent providentiel, Puis se laissait tomber, inerte, sur la plage.

Perplexité

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Dessin de Picasso J’ai parfois l’impression d’être un double élément : Humain et animal comme le Minotaure Qui reste au labyrinthe en son égarement, Ou comme en promenade un perplexe centaure Ne sait s’il aime Ariane ou alors sa jument. Je sais que le désir jamais ne doit enclore Le coeur pensant d’un homme en un vouloir qui ment ; Mais mon coeur au désir se laisse prendre encore, Puisqu’une voix lointaine a sur moi tel pouvoir… Comment en ce vieux monde ai-­je pu me mouvoir Jusqu’au déclin de l’âge en restant immature ? Agir avec raison, même au temps de l’amour, Mais rêver follement tout au long du parcours : Telle est la double loi de l’humaine nature.

Une disparition

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Toile de Jane Planson J’aimais lire autrefois des récits incroyables, Et dans les temps présents, je ne m’en lasse pas ; Or je pense à celui qui jadis me frappa : Il expose à nos yeux le destin effroyable D’un homme qui, un soir, a rencontré le diable, Lequel en un échange inégal le trompa, Dont souffrit ce héros jusqu’au seuil du trépas, Tant la perte subie était irrémédiable. Tout seul, il doit aller vers cette triste fin ; Le voici déjà vieux, prochainement défunt, Et c’est un crève-­coeur pour l’auteur du poème. Celui que l’on a vu si vigoureux gaillard Ne saurait nullement être un digne vieillard : Peter Schlemihl n’est plus que l’ombre de lui-­même.

Un chevalier

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Lithographie de Dali J’ai croisé le héros à la triste figure Auprès d’une forêt où règne un enchanteur, Forêt où l’on n’entend aucun oiseau chanteur Mais seuls quelques corbeaux de ténébreux augure. Avec sa longue lance il eut de l’envergure, Mais son vieux canasson marchait avec lenteur Et son pauvre écuyer, paresseux et menteur, N’était de ceux par qui la gloire s’inaugure. Je lui dis : Comme toi, je rôde, je galère, Et à bien des égards toi et moi sommes frères ; Tu traînes ton courage au long du grand chemin, Et moi, entre les murs d’un grand laboratoire, Je peine à trouver la démarche exploratoire Pour aider à bâtir les outils de demain.

La tour

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Toile de Andreas Zielenkiewicz Ils se sont assemblés, tous frères, fils d’Adam, Pour bâtir une tour s’élevant de la terre Jusqu’au plus haut des cieux, quittant notre atmosphère Et dépassant la lune, et le soleil ardent. Le créateur du monde a jugé, cependant, Que cette initiative avait tout pour déplaire, Et que d’y mettre un terme il serait nécessaire : Projet mégalomane, abusif, imprudent. Il s’en va consulter Lucifer le subtil. « Que ferons-­nous, voisin, le sollicite-­t-­il, Comment mettrons-­nous fin à cette oeuvre perverse ? » Le démon dit alors : « Pour que, de ces gredins, Le prodigieux chantier tourne en eau de boudin, Tu les feras parler en des langues diverses. »

Savoir­-vouivre

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Illustration de John Howe Ils perdirent la vouivre, un soir. Pourquoi perd-­on La vouivre ? Quelqu’un l’a parfois trop regardée. Les loriots blancs, furieux de l’avoir hasardée, Tracèrent sur le sol des cercles au bâton. Ils firent des calculs, grattèrent leur menton, Mais la vouivre avait fui, comme fuit une idée. Et ces loriots voulant avoir l’âme guidée Pleurèrent, en dressant des tentes de coton. Mais le gros bison noir, méprisé des deux autres, Se dit : Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres, Il faut donner pourtant au peuple son pinard. Tandis qu’il en portait un plein seau par son anse, Alors qu’il y jetait un machinal regard, Il vit la vouivre d’or, qui nageait en silence.