Le primate humain

Toile de Max Ernst Moi, le primate humain, le seigneur de ce monde, J’ai droit à votre estime, à votre admiration Et j’irai jusqu’à dire, à votre soumission. A genoux, animaux de la terre et de l’onde. Je vous ai tous conquis, les nobles, les immondes, Je vous ai conféré à chacun sa mission : Aux uns d’assouvir mes carnivores passions, Aux autres d’accepter gentiment qu’on les tonde. J’ai déboisé les sols pour d’utiles cultures, J’ai bien amélioré la brouillonne nature. Certains soirs il me vient comme un doute, pourtant. Je respire un air qui me fait mal à la tête, Le printemps ne met plus mon pauvre coeur en fête. J’ai un peu tout détruit, ah, c’est bien embêtant. Advertisements

Le miroir et la chandelle

Toile de Giovanni Reder Mes textes composés aux lueurs des chandelles Sont démultipliés par d’étranges miroirs. Lectrices et lecteurs viennent alors les voir ; Parmi ces visiteurs, quelques-­uns sont fidèles. Ils ne verront ici aucune idée nouvelle, Ni leçon qui viendrait renforcer leur savoir, Ils trouvent de mon coeur les naïfs désespoirs Et, malgré ces derniers, que je vois la vie belle. Pourquoi l’alexandrin et pourquoi le sonnet ? Un auteur qui ni l’un ni l’autre ne connaît Ferait sans doute mieux d’écrire de la prose. Oui, mais c’est ma vision et c’est mon univers, Mes personnages qui veulent parler en vers, Le prince, le renard, le serpent et la rose.

Vagabondages

Photographie de Robert Doisneau Mes souvenirs d’été : souvenirs de voyages, Lorsque j’étais bien jeune, étudiant et sportif. La route et le soleil, et mon vélo rétif Ont gravé dans mon coeur ces vieux vagabondages. Pédalant, essoufflé, sous le ciel sans nuages, Sans pouvoir espérer le moindre apéritif Sinon l’eau d’un ruisseau, sous les arbres, furtif Et apaisant, discret, assez loin des villages. Les courtes nuits d’été à dormir sous la toile Après avoir longtemps admiré les étoiles : Quel merveilleux sommeil, aux rêves miroitants… Du début de l’été à la fin, solitaire, Je n’étais amoureux que de toute la Terre, Des horizons lointains et puis de l’air du temps.

Pour une chanson

Photographie de Doisneau Merci pour ta parole amoureuse qui chante, Même si certains jours elle chante un tourment. Quand l’amour te transforme en un tel instrument, Tu nous fais éprouver des vibrations touchantes. Lorsque je continue ma promenade lente, Je vois une inconnue qui sourit en dormant, Rêvant, sans aucun doute, à son prince charmant, Tandis que le métro la transporte, indolente. Merci pour ta chanson qui est joyeux présage, Merci pour la douceur du calme paysage Que par ces quelques vers, tu viens de dessiner ;… Continue reading

Paon-Théon

Gravure de Albrecht Dürer Marchant jusqu’au palais qui a sept ouvertures, J’ai demandé au roi de placer des gardiens, Auprès de chaque porte, et qu’ils regardent bien Ce qui entre et qui sort, en fait de créatures. Voici donc ces bestiaux, tous, selon leur nature : L’éléphant, le dragon, le loup, les acariens, Le coq, le paon, le porc et quelques amphibiens, Tels sont les animaux qui par là s’aventurent. Puis, le paon et le coq, on les métamorphose En aigles des sommets ; le loup, en autre chose Qui mieux sache écouter la voix de la raison. Le porc et l’éléphant, sous leur forme nouvelle, Deviendront vos chevaux. Mettez-­leur une selle, Et vous chevaucherez vers les quatre horizons.

Aubervilliers en janvier 2010

Toile de Henri Gervex Marchant de Saint-­Denis jusqu’à Aubervilliers, Je suivais le canal où s’ébattaient les truites ; J’allais voir une femme avec qui j’étais lié, Toute idée de morale étant en moi détruite. Elle m’attendait là, debout sur son palier ; Au soleil de midi vous preniez tous la fuite, Démons de la tristesse, et vous vous en alliez Chez d’autres gens semer des délires sans suite. Abrités par un seul trop grand peignoir de bain, Nous formions un seul corps, union sans lendemain, Des moineaux se battaient auprès de la fenêtre. Corps souples d’animaux, corps nobles des humains, Tendre douceur du ventre et fermeté des mains, Dans l’action n’ayant ni un “mais” ni un “peut-­être”.

La nostalgie

Toile de Caspar David Friedrich Ma jeunesse enthousiaste est maintenant lointaine, Ce sont neiges d’antan qui ne reviennent pas. Plus chargé de fardeaux à chaque nouveau pas, Bientôt j’aborderai la lourde soixantaine. Ainsi est agencée la condition humaine, Qu’au soir nous percevons l’approche du trépas ; L’esprit perd ses moyens, le corps perd ses appas… Mais parfois un sourire aux beaux jours nous ramène. Quiconque à son destin voudrait être impassible Peut au son d’une voix redevenir sensible Et plonger un instant dans le lac des regrets. Si la réminiscence est le fait du hasard, Celui qui la cultive exerce un subtil art ; Heureux qui chaque jour y fera des progrès.

Notre chair est d’argile

Toile de Hieronymus Bosch Ma chair, a dit l’ermite, est une faible argile, Mon esprit, la lueur d’un cierge dans le vent. Que l’eau tombe du ciel, que vienne l’ouragan, Et c’en est fait de moi, tant mon être est fragile. Le moine a répondu : « Sous des dehors graciles, Ton corps et ton esprit sont fermes, cependant. On a vu des mortels, même âgés de cent ans, Rester forts et vaillants dans des temps difficiles ». Puisque les moines sont une troupe de frères Qui en toute occasion s’affirment solidaires, Ils ont de l’optimisme et savent l’exprimer. L’ermite affronte seul cent démons redoutables Qui lui font entrevoir tous ses penchants coupables, Il n’a donc pas le coeur à se surestimer.

Une cause non résolue

Toile de Claudio Omar Rodriguez L’univers décrit par nos saintes écritures Est, semble-­t-­il, régi par un noble gardien ; Un peu comme un dragon qui veille sur des biens, À lui-­même s’étant donné l’investiture. Mais, chacun le constate, observant la nature : Dans le sous-­sol ne sont ni dragons, ni sauriens. Or, d’autres vont répondre « Attends, ne changeons rien, Car, de Dieu, le cosmos porte la signature. » À trancher entre nous, ce n’est pas mince affaire, Qui peut-­être n’est pas traitable en notre sphère ; Disons pour commencer que nul des deux n’a tort. En faveur du déiste a plaidé l’étincelle De la vie, fulgurante, inimitable et belle. En faveur de l’athée, la noirceur de la mort.