Univers-­bulle

Illustration Josephine Wall Nul ne peut le coincer dans les mots d’un sonnet, Chose que nul n’aurait, d’ailleurs, l’idée de faire, Mais l’univers, sans doute, est pris dans une sphère, Comme si le cosmos à des jeux s’adonnait, Comme si une bulle en l’air se promenait, Évitant qu’avec elle obstacle n’interfère, Allant sans intention, sans stress et sans affaire, Visiteur familier que nul ne reconnaît. La bulle éclate et meurt aussitôt qu’on la point, Elle vit dans l’instant, et ne perdure point, Cette fragilité provient de sa structure. Il nous faut l’accepter. La bulle n’a qu’un temps, Et le grand univers, un peu plus résistant, Doit disparaître aussi, et toute créature. Advertisements

La bénédiction des langues

Toile de Dali Nous voici réunis, ce jour de Pentecôte, Attendant que l’Esprit nous donne du talent. Matthieu veut être juste et Marc être galant, Luc aimerait savoir préparer l’entrecôte, Jeannot courir sans être essoufflé dans les côtes, Pierrot plus aisément convertir le chaland, Jacquot voir des Romains devant lui détalant, Venez, divin Esprit, venez, soyez notre hôte! L’obscurité se fait dans un souffle qui gronde. Soudain, des traits de feu, issus d’un autre monde, Viennent toucher chacun de nos fronts de pécheurs. Chacun gagne un lexique, un style, une grammaire, S’ajoutant au parler qu’il tenait de sa mère : Douze apôtres, dès lors, seront douze prêcheurs.

Un retournement

Toile de Derek Erdman Notre vie est parfois en surprises fertile. L’autre jour un buveur, pour vaincre son ennui, Avait trinqué jusqu’à être absolument cuit. Il prit le chemin du retour au domicile. Son ivresse était grave et ses pas difficiles ; Alors qu’il titubait dans une hostile nuit, Un crocodile rose a surgi devant lui. « Ivrogne ! Ivrogne ! Ivrogne ! » a crié le reptile. Or, le buveur furieux s’empara de la bête Et la retourna comme on fait d’une chaussette. Un instant de silence aussitôt s’ensuivit. Mais l’animal vaincu se manifeste encore. De nouveau l’on entend son organe sonore, Et voilà qu’il criait… Continue reading

Immortel ou fugace

Toile de Magritte Notre univers parfois nous force à l’admirer Tant il peut nous donner l’impression d’excellence Et l’illusion qu’un dieu y montre sa présence… …Que le rasoir d’Occam conduit à retirer. Je comprends que certains puissent la désirer Car ils ne sauraient quoi répondre au grand silence Dont vibre le cosmos sans nulle complaisance, Tel la nef immobile avant de chavirer. Une telle espérance, ils se la croient permise, Sur la bonté suprême ils parient leur chemise. Au moins ça peut en faire un tas de gens joyeux. Moi j’aime cette vie aucunement pérenne, Court chapelet de jours qui trop vite s’égrènent : Et j’aimerais sourire à l’instant des adieux.

Notre corps est un arbre

Toile de Tan Ying Notre corps est un arbre, a déclaré l’ermite, Notre esprit un miroir, il faut l’épousseter. Ne se croyait-­il pas porteur de vérité, Celui qui transcendait le réel et ses mythes… Ton arbre est dans un vase, a dit le cénobite, Et d’un endroit à l’autre il peut se transporter. Quant au miroir, tu peux tout un jour le frotter, Tu ne nettoieras pas les reflets qui l’habitent. Époussetons bien l’arbre, arrosons le miroir, Car pour telle entreprise il n’est besoin d’espoir, Ni de succès non plus pour que l’on persévère. Les ayant accueillis dans ta méditation, Retiens de ces deux mots la signification : L’arbre, on en fait du bois, le miroir, c’est du verre.

Hackeurs de bidonville

Toile de Hans Gude Nos voix font un écho dans la vallée des morts, Plus qu’un rouge canyon, muraille polychrome. Hackeurs de bidonville et hackeurs du royaume, On survient, on repart, on entre et puis on sort. Si tu crois qu’on s’amuse ici, tu as bien tort. On explore, on apprend, on visite, on se paume, On écrit des sonnets ou bien des antipsaumes. Le citoyen lambda est content de son sort, Nous on voudrait stopper le temps qui nous balafre, Ce n’est pas de l’ennui, tu vois, ce sont les affres De la réalité, de ses interjections, Du sens surabondant qui induit la frayeur, De ces lendemains qui jamais ne sont meilleurs, Du virtuel trop réel avec ses projections.

La roue

Mandala tibétain Nos chemins ici-­bas ne sont jonchés de roses, Et tout ce que l’esprit trouve à ronger de choses Lui résiste au point qu’il doit les laisser en plan : Nos rêves bien souvent nous le vont rappelant. Sur le bord d’une roue qui sur rien ne repose, Tu surmontes la peur dans ton esprit éclose. Tu sais distinguer l’être en observant l’étant, Tu sais que tu ne sais pas percevoir le temps, Rien que le mouvement de ce qui toujours meurt Sans sursaut, sans tristesse et surtout sans clameur : Qui n’est pas éternel, disons-­le transitoire. De principal rayon la roue n’a pas, vraiment, Et sans cause et sans but sont tous ses mouvements : Sans aucun scénario se déroule l’Histoire.

Le maître répond à un poète

Personnage Uderzo Ne crois pas la sirène aux futiles passions. Admire la danseuse et ne va pas chez elle ; Ne suis pas le hibou que la lune ensorcelle, Et défends-toi, surtout, par des imprécations. Si de rien n’ont servi, pourtant, ces précautions, Attends donc le retour chez toi des hirondelles : Tu sais qu’à ta maison elles seront fidèles, Te portant chaque fois cette douce émotion. Elle est encore loin, elle adviendra, pourtant, L’éclosion, au jardin, de ce nouveau printemps Qui te ranimera de sa tiède lumière. En attendant ce jour, compose des sonnets Sur ta lyre de fou, comme tu t’y connais, Pour que vienne plus tôt la clarté printanière.

Conseils d’un inconnu

Peinture chinoise de l’époque Song N’écris pas trop limpide, écris comme un vivant. Trouble soit ta chanson, puisque la vie est telle. Sache surtout que nulle amour n’est éternelle, Même si ton surmoi trouve ça décevant, La vie est un enfer. D’accord, c’est énervant. Elle n’est, pour autant, chaque jour si cruelle ; L’horreur de certains soirs est une horreur partielle. Nous voyons le poète, en de tels cas, trouvant Dans ces sursauts d’espoir, matière à narration, Mais le malheur aussi est une inspiration. N’écris pas que la vie est toujours infernale, Ce n’est pas ta mission. Montre, dans le lointain, Comment prend consistance un bonheur incertain Fait de douce lumière et de saveurs banales.