Je suis le Goupillon

Photographie de Doisneau Je suis le Goupillon, et je peux contrôler Le lézard d’Aquitaine et la sole abolie. Mais ma Mémoire est morte, et mon porc constellé Porte le roi Simon à la mélancolie. En ouvrant un tonneau, le roi m’a consolé, C’était dans un troquet, avenue d’Italie, Car le pinard plaît à mon esprit désolé, Tandis que le lézard à la sole s’allie. Suis­-je Cochonfucius ? Suis-­je donc un peu rond ? Mes yeux se plongent dans les yeux verts de la reine, J’ai sous le crâne un son plus fort qu’une sirène. Je vois le lézard-sole appeler le patron, Car il a trop la dalle et il voudrait bouffer Une poire au comptoir avec un p’tit café. Advertisements

un prophète

Toile de Martel Chapman Je suis la voix qui crie à travers le désert, J’appelle les nations à se tenir en garde. Le fils du charpentier va devenir un barde Et va vous submerger d’aphorismes divers. Il ira promettant un monde sans hiver, Royaume pour les purs, tout en bois sans échardes. Si de ce beau royaume, hélas, la venue tarde, Il bénira quiconque y croit dur comme fer. Ne l’écoutez pas trop, car ce n’est qu’un poète, En voulant faire l’ange, il fait souvent la bête. Il ignore la science et le juste milieu. Imitez-­moi plutôt, j’écoute la nature Qui chaque jour redit aux humbles créatures : N’ayez point de prophète, il n’existe aucun Dieu.

Prenant deux fois la tangente

Toile de Edmund Blair Leighton Je suis de bel acier, je suis un fier emblème, Epée de la noblesse, arme de la grandeur. Je fus jadis remise à un grand pourfendeur D’équations, de calculs, de courbes, de problèmes. Il portait un beau nom, et il eut son baptême De polytechnicien en sa jeune splendeur. Plus d’un grade en sa vie dont il fut demandeur Lui a été donné, même l’honneur suprême, Puisque notre patrie en fit son président. Il se croit écrivain, ça n’a rien d’évident, Je suis, sur ses vieux jours, épée académique. Plus qu’un pareil endroit me plairait un placard ; Maître, avant de quitter ces lieux sur un brancard, Rends-­moi au prochain qui entre à Polytechnique

Consolation précaire

Toile Edvard Munch Je rêve chaque nuit de traverser le ciel Pour aller fréquenter les confins maritimes Où je vois ta maison. Mais je n’ai que ces rimes A t’offrir ce matin, qui n’ont point goût de miel. Ce qu’on nomme destin n’est pas providentiel, Nulle joie transcendante en nos moments ultimes. Mais j’aime cette vie, pourtant, et je l’estime, Ce qu’elle a de mauvais, je le dirai véniel. Puisque nos rêves sont des rêves de lumière, Puisque nous savons jouir de diverses manières, Notre vie quelquefois prend un sens, ici-­bas. Et si tu me réponds que ce sens est tristesse, J’embrasse tes deux yeux, partageant ta détresse, Le malheur peut briser, mais il n’efface pas

La science

Photographie anonyme Je ne sais pas apprendre au fil des expériences Et je n’en ai jamais tiré rien de concret. Bien des choses pour moi ont un puissant attrait Qu’en même temps j’observe avec de la méfiance. Or, moi, qui suis censé produire de la science, Je ne sais pas très bien ce que c’est, pour de vrai. J’ai appris là-­dessus des principes abstraits Dans des bouquins massifs, à lire avec patience. Compagne de la science, au niveau supérieur, L’épistémologie introduit les meilleurs Critères pour trouver ce qui la délimite. Rebelle à ces travaux est mon inspiration, Qui désormais renonce à ces opérations, Préférant versifier sur un rêve ou un mythe.

La liberté

Peinture traditionnelle chinoise Je ne leur ferai plus la guerre Qu’ils crèvent de leur ambition Marchands de soupe et de galère Et marchands de révolution Mieux vaut la sagesse précaire D’un ermite en méditation Mieux vaut dormir mieux vaut se taire Qu’entrer dans leurs machinations Si je meurs dans les ans qui viennent Que de ma vie je me souvienne Sans tristesse ni sans fierté Je n’ai acquis nulle richesse Ni accompli nulle prouesse Mais j’ai gardé ma liberté

Retrocurriculum

Toile de Gyuri Lohmuller Je mourus vers le soir, à la Sainte­-Graisseuse ; J’en eus les sacrements pour Saint­-Limonadier. Se termina mon règne à la Saint­-Brigadier Qui avait commencé à Sainte­-Paresseuse. Je fus fais chevalier à la Sainte-­Poisseuse. J’eus mon habit de cour à la Saint­-Charcutier, Car je savais danser depuis la Saint-Luthier, Et lire en un grand livre au jour de Sainte­-Osseuse. J’ai reçu mon épée pour Saint­-Apollinaire. On m’a versé du vin pour la Saint­-Mercenaire. On m’offrit des chevaux à la Saint­-Postillon. Je dis mes premiers mots à la Saint­-Carnivore. J’eus ma première dent à la Saint-Ellébore. J’étais venu au monde un jour de Saint-Grillon.

Je me souviens

Toile de Picasso Je me souviens d’un pont qui menait à l’école, D’une vitrine ornée de cochons par milliers, De la magie qu’avaient les chemins familiers Et des fourmis courant au bas des herbes folles. Je me souviens d’un maître aimant les paraboles, Des leçons de latin d’un moine régulier (Capable d’expliquer un pluriel singulier), Et d’un grand-­père usant d’un langage frivole. Je me souviens d’avoir aimé les animaux Et les arbres du soir agitant leurs rameaux, Et les petits gâteaux au parfum de cannelle. Je me souviens de vous, mes compagnons de jeux, Je me souviens du jour limpide ou… Continue reading

Cunégonde

Toile d’artiste inconnu Je me souviens de Cunégonde qui avait délaissé ce monde dans lequel la luxure abonde et fut dans une chambre ronde pour recueillant les bonnes ondes avoir une pensée féconde ainsi qu’une vertu profonde et au mal ne lâcher la bonde mais le désir en elle gronde ce qui jadis lui fut immonde emplit son esprit et l’inonde dommage qu’ainsi se morfonde la fille autrefois vagabonde beauté à nulle autre seconde