Homme de deux mille ans

Toile de Ivan Kramskoi On n’est pas sérieux quand on a deux mille ans, Le fils du charpentier, dont la mère est princesse Des royaumes humains, les a fêtés, pourtant. Le pape en… Continue reading

Homme de cinquante ans

Toile de Magritte On n’est pas sérieux quand on a cinquante ans, N’étant plus agité des passions de jeunesse, Ne brûlant presque plus, aimant l’amour, pourtant, N’ayant plus trop le goût de tenir des promesses. On se dit que bientôt arrivera le temps Des premiers petits chocs de déclin, de vieillesse, On dit « ne craignons rien, ce n’est pas important », On s’enfonce un peu plus en ignoble paresse. Et puis on est scotché par une voix de femme, Et sans l’avoir prévu voilà qu’on vit un drame, Et l’on se dit « pourquoi ne suis-­je déjà mort ? » Ne pouvant plus parler, contemplant le ciel vide, L’homme de cinquante ans, dont le cœur est limpide, Bestiau pour l’abattoir, se résigne à son sort.

Homme de cent mille ans

Représentation d’un des nephilim On n’est pas sérieux quand on a cent mille ans. Un Néanderthalien sans quartiers de noblesse Dans un glacier alpin a dormi tout ce temps, Grâce au réchauffement, il sort, il se redresse Et vient déambuler par les bois et les champs. Aux passants qu’il rencontre, il demande sans cesse S’il reste de son groupe un peu de survivants. Quand on lui dit que non, il n’est pas en détresse : « Mon peuple a disparu, mais ce n’est pas un drame ; Je vais chez les nouveaux me choisir une dame Avec qui ce sera à la vie, à la mort. » Jetant son dévolu sur quelqu’un de timide, Le Néanderthalien ne fera pas d’hybrides : Un juge Cro-­Magnon a tranché sur son sort.

Une amnésie

Toile de Van Gogh  –Si j’allais devenir un vieillard amnésique, Mes mains se souviendraient de certaines rondeurs ; Puis j’entendrais parfois le tonnerre grondeur Et je demanderais de qui est la musique. Amis, ne prenez pas ce symptôme au tragique, Même s’il dévastait ma vie en profondeur, Si ma voix devenait celle d’un répondeur N’ayant que rarement des accents poétiques. ­­ Rimeur, comment sais­-tu, vraiment, ce qu’il en est De ce que pour fléau, partout, on reconnaît ? De ce qui nous désole et qui nous désespère ? Je n’ai pas là-­dessus un regard médical ; Ce que j’ai pu savoir, quant à moi, de ce mal, C’est l’autre soir à table, en observant mon père.

Homme de cent vingt ans

Toile par Kanaiya Art On n’est pas sérieux quand on a cent vingt ans, N’ayant plus aucun muscle et plus aucune graisse, Le coeur presque immobile, à peine palpitant, Et plus aucun cheveu et ni ventre ni fesses. On ne sait plus du tout comment était le temps Des premiers pas du corps, de la première messe, On ne sait ce que c’est que d’être bien portant. On se sait un vivant, oui, mais de quelle espèce ? Ne reconnaissant plus ce vieux fils d’une femme, Les médecins ont pris son encéphalogramme, Et le signal a dit : « Ça ne va pas très fort. » Ne pouvant plus manger, ayant un regard vide, L’homme de cent vingt ans est hélas trop timide Pour oser demander qu’on débranche son corps

un trou de matière

Toile de David Olere Oiseau tranquille et fier, je parcourais l’espace Escorté de copains ; nous étions des milliers. Soudain, au lieu de l’air qui nous est familier, Le vide nous surprend. Ah, qu’est-ce qui se passe ? Tout l’air de nos poumons s’est transformé en glace. Plus moyen dans les airs, d’être de fiers voiliers : Tel celui du primate avec ses gros souliers, Notre corps tombe au sol, et plus ne se déplace. Quel tragique accident, pensent nos pauvres âmes, Quelle a été, Seigneur, la cause d’un tel drame ? Dans la nuit, fûtes­-vous troublé par la boisson ? A quelques pas de là, dans une banlieue verte, Les promeneurs ont fait une autre découverte : En un fleuve ont péri des milliers de poissons.

Univers-­bulle

Illustration Josephine Wall Nul ne peut le coincer dans les mots d’un sonnet, Chose que nul n’aurait, d’ailleurs, l’idée de faire, Mais l’univers, sans doute, est pris dans une sphère, Comme si le cosmos à des jeux s’adonnait, Comme si une bulle en l’air se promenait, Évitant qu’avec elle obstacle n’interfère, Allant sans intention, sans stress et sans affaire, Visiteur familier que nul ne reconnaît. La bulle éclate et meurt aussitôt qu’on la point, Elle vit dans l’instant, et ne perdure point, Cette fragilité provient de sa structure. Il nous faut l’accepter. La bulle n’a qu’un temps, Et le grand univers, un peu plus résistant, Doit disparaître aussi, et toute créature.

La bénédiction des langues

Toile de Dali Nous voici réunis, ce jour de Pentecôte, Attendant que l’Esprit nous donne du talent. Matthieu veut être juste et Marc être galant, Luc aimerait savoir préparer l’entrecôte, Jeannot courir sans être essoufflé dans les côtes, Pierrot plus aisément convertir le chaland, Jacquot voir des Romains devant lui détalant, Venez, divin Esprit, venez, soyez notre hôte! L’obscurité se fait dans un souffle qui gronde. Soudain, des traits de feu, issus d’un autre monde, Viennent toucher chacun de nos fronts de pécheurs. Chacun gagne un lexique, un style, une grammaire, S’ajoutant au parler qu’il tenait de sa mère : Douze apôtres, dès lors, seront douze prêcheurs.

Un retournement

Toile de Derek Erdman Notre vie est parfois en surprises fertile. L’autre jour un buveur, pour vaincre son ennui, Avait trinqué jusqu’à être absolument cuit. Il prit le chemin du retour au domicile. Son ivresse était grave et ses pas difficiles ; Alors qu’il titubait dans une hostile nuit, Un crocodile rose a surgi devant lui. « Ivrogne ! Ivrogne ! Ivrogne ! » a crié le reptile. Or, le buveur furieux s’empara de la bête Et la retourna comme on fait d’une chaussette. Un instant de silence aussitôt s’ensuivit. Mais l’animal vaincu se manifeste encore. De nouveau l’on entend son organe sonore, Et voilà qu’il criait… Continue reading