Une machine

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Toile de Giorgio de Chirico En rêve, j’ai construit une étrange machine Qui ne reposait pas sur la numération. Mes chefs m’ont demandé par quelle aberration Elle fait, malgré tout, des trucs qui se terminent. J’ai dit : « Les composants sont fabriqués en Chine, Ils peuvent supporter des approximations ; Ce qui fait l’essentiel de leur animation, C’est de la sémantique assez subtile, et fine. » Ils ont dit : « Mais pourtant, ton truc ne sert à rien, Il crache des sonnets qui ne riment pas bien, Et même quelquefois, horreur, des villanelles ». J’ai répondu… Continue reading

Une formation

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Toile de William Blake En rêve, j’accomplis un stage pour être ange. Suivre la voie du bien, chaque heure, chaque instant, Surveiller les mortels, auprès d’eux voletant, Contrôler leur boisson, vérifier ce qu’ils mangent, Voir s’ils n’adoptent pas des positions étranges, Surtout, s’ils pensent bien à se brosser les dents, Eviter qu’ils ne soient d’un poison dépendants, Faire que leurs efforts soient dignes de louange… Je n’étais point taillé pour pareille aventure, Et ma mission finit dans la déconfiture ; D’ailleurs, je m’y étais quelque peu attendu. Braves mortels, pécheurs, que le serpent vous garde, Il comprend mieux que moi où vos coeurs se hasardent, Moi qui par vos façons fus toujours confondu.

La fin du parcours

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Photographie de Kōzaburō Tamamura En rêve il se souvient de celui qu’il était, Son passé de corbeau, il le voit clairement, Ses noirs envols visant en vain le firmament, Son désir d’un plumage aussi blanc que le lait. Plus ne sera corbeau, même s’il le voulait. En primate il finit sa vie, bien sagement, Puis il ira dormir, petit tas d’ossements. Le cycle aura ainsi été rendu complet. C’est vrai qu’il est des jours où s’enivre l’esprit D’aimer, de versifier, ou simplement, il rit D’un pissenlit lançant au loin ses parachutes ; Mais tout cela se fait en attendant la mort Qui abolit le deuil, la peine et le remords. Dès l’envol on s’attend à finir par la chute.

Un recueil

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Toile André Martin de Barros En ouvrant mon courrier le trois novembre au soir, Je découvre un ouvrage à couverture grise, Non que ce fût pour moi la totale surprise, Mais voilà qui me fit vraiment plaisir à voir. Dans l’antre calme où j’ai coutume de m’asseoir, Je bois paisiblement ma bière à la cerise, J’entame ma lecture et je me mets aux prises Avec les mille éclats de ce précieux miroir. Je reconnais ici mes compagnons de plume, Tantôt ils me font rire, et mon regard s’allume, Tantôt je suis troublé de sentiments divers. Pour notre anniversaire et pour tous ceux qui viennent, Que mes voeux de bonheur jusqu’ici vous parviennent, Merci pour ce soleil à l’entrée de l’hiver.

Une remembrance

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Toile de Matisse Du pays de mémoire un chant m’est parvenu Qui date de ce temps où je courais ma chance En allant t’admirer, à ta porte, en silence, Mon âme était limpide et mon coeur était nu. D’où vient que de ces soirs je me suis souvenu ? La mémoire a parfois d’étranges turbulences Et l’esprit au travers des temps anciens s’élance Dont il n’était, pour vrai, pas même revenu. Toi qui ne sais trancher entre veilles et songes Car chacun de ces deux dans l’autre se prolonge, Chacun des deux reprend de l’autre les tracas, Ma vie, ne te prends pas pour une tragédie, Tu seras un pastiche ou une parodie, Un paisible chemin vers un banal trépas.

Dans le lointain

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Peinture japonaise D’un sonnet, certains jours, s’entrecoupe un silence, De mots que, toi ou moi, nous aimons à choisir. Le poids de quelques vers échangés à loisir, Qui dira de combien il charge les balances… Puisque ces jours d’été sont jours de nonchalance, Puisqu’ils sont consacrés à l’exil, aux plaisirs, A la satisfaction de modestes désirs, Accordons-­leur d’un chant la subtile ordonnance. Des jours plus ou moins gris peuvent bien survenir : Nous irons nous cacher au creux d’un souvenir Comme au creux d’un rocher, deux escargots semblables. Comme deux papillons qui, d’instant en instant, Avancent au jardin, l’un de l’autre distants, N’ayant pour se parler que gestes ineffables.

la sous­-traitance

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Toile de Edwin Butler Bayliss Doumé voulait planter quelques pommes de terre. Mais il était trop vieux, et son corps maladif Pour un si grand labeur n’était point volontaire. Il écrit à son fils, un homme créatif Qui sûrement saurait comment il faudrait faire. Le gamin lui envoie un courriel préventif Lui disant d’éviter les actions potagères, Pour ne pas dévoiler la cache aux explosifs. Les forces de la loi surviennent au matin Et, méthodiquement, creusent dans le jardin ; L’opération leur prend deux tiers de la journée. Le fils adresse ensuite à son père un envoi : Les patates qui sont à planter, mais tu vois, Plante-­les sans effort, la terre est retournée.

Un lecteur distrait

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Encre de Peng Xiancheng Dis, ma vie, ai­-je su te construire en droiture ? Peut­-être pas. Sachant que chacun est mortel, J’ai trop entretenu mon penchant naturel A prendre l’existence avec désinvolture. Parfois, je fus tenté de forcer ma nature Et de me lancer dans des trucs exceptionnels ; Mais une âme rétive aux envols passionnels Préférera le calme aux folles aventures. C’est pourquoi tu me vois, assis paisiblement, Lisant un vieux bouquin, un traité, un roman ; Sur un coin de la table, une boîte de bière. Et parfois, cependant, une envie de penser Dans mon esprit dormant se surprend à danser… Je pose alors mon livre, et j’éteins la lumière.

Ornithologie barbare

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Action Office Herman Miller Dimanche, un oiseau bleu a demandé au roi De laisser le pouvoir à l’assemblée civique ; Il était temps d’aller vers une république Où le gouvernement respecterait les lois. Lundi, un oiseau blanc fait l’annonce, à mi­-voix, Que le monde a changé de façon pacifique, Que le roi gardera un pouvoir symbolique… (Cela s’est déjà vu, au royaume, autrefois). Mardi, un oiseau rouge enivra les soudards Qui ont livré bataille au long des boulevards, Emplissant de terreur les derniers jours du règne. Le temps des beaux marquis, le voilà révolu, Il n’est donc plus question de pouvoir absolu, Sauf de bureaucratie, l’universelle araigne.