la sous­-traitance

Toile de Edwin Butler Bayliss Doumé voulait planter quelques pommes de terre. Mais il était trop vieux, et son corps maladif Pour un si grand labeur n’était point volontaire. Il écrit à son fils, un homme créatif Qui sûrement saurait comment il faudrait faire. Le gamin lui envoie un courriel préventif Lui disant d’éviter les actions potagères, Pour ne pas dévoiler la cache aux explosifs. Les forces de la loi surviennent au matin Et, méthodiquement, creusent dans le jardin ; L’opération leur prend deux tiers de la journée. Le fils adresse ensuite à son père un envoi : Les patates qui sont à planter, mais tu vois, Plante-­les sans effort, la terre est retournée.

Un lecteur distrait

Encre de Peng Xiancheng Dis, ma vie, ai­-je su te construire en droiture ? Peut­-être pas. Sachant que chacun est mortel, J’ai trop entretenu mon penchant naturel A prendre l’existence avec désinvolture. Parfois, je fus tenté de forcer ma nature Et de me lancer dans des trucs exceptionnels ; Mais une âme rétive aux envols passionnels Préférera le calme aux folles aventures. C’est pourquoi tu me vois, assis paisiblement, Lisant un vieux bouquin, un traité, un roman ; Sur un coin de la table, une boîte de bière. Et parfois, cependant, une envie de penser Dans mon esprit dormant se surprend à danser… Je pose alors mon livre, et j’éteins la lumière.

Ornithologie barbare

Action Office Herman Miller Dimanche, un oiseau bleu a demandé au roi De laisser le pouvoir à l’assemblée civique ; Il était temps d’aller vers une république Où le gouvernement respecterait les lois. Lundi, un oiseau blanc fait l’annonce, à mi­-voix, Que le monde a changé de façon pacifique, Que le roi gardera un pouvoir symbolique… (Cela s’est déjà vu, au royaume, autrefois). Mardi, un oiseau rouge enivra les soudards Qui ont livré bataille au long des boulevards, Emplissant de terreur les derniers jours du règne. Le temps des beaux marquis, le voilà révolu, Il n’est donc plus question de pouvoir absolu, Sauf de bureaucratie, l’universelle araigne.

le mouvement social

Toile de Bruegel l’Ancien Dieu sonnait pour avoir son café matinal. Mais Gabriel survint, mains vides, triste mine. « Seigneur, pardonnez­-moi, je viens de la cuisine, Pas de café, suite à un mouvement… Continue reading

Un carburant fossile

Toile de Dali Dieu avait réuni, dans un premier Jardin, Un Adam raisonnable avec une Eve pure. Le serpent n’a pas pu tenter ces créatures, Ils ont donc prolongé leur bonheur anodin. Dieu, de cette vertu, un peu jaloux, soudain, Sous la pierre écrasa cette verte nature. Ils ont connu, vivants, la lourde sépulture, Ceux envers qui l’amour est devenu dédain. Passe une éternité sous le couvercle gris ; Ne resta des enfants du premier Paradis Que chair décomposée en un jus noir qui colle. Au bout de l’audacieuse expérimentation, Humant le noir produit de la fermentation, Dieu vit qu’il était bon, et le nomma «pétrole».

Le surmoi

Toile de Maurice Denis Dialogue entre raison et violente passion Au-dedans d’une tête induit la crispation : Aux désirs de fusion, aux amoureux mirages, La crainte du malheur oppose son barrage. Mon surmoi dans mon crâne est son propre maton, Il se tient tout rigide avec son gros bâton, Il est là tout le temps, moi qui aime l’orage, Il m’interdit l’abord des orageux parages. Mais mon coeur en fusion n’est pas moins amoureux, Et d’un pareil amour il n’est pas moins heureux Que s’il pouvait plonger comme un amant fidèle Dans la douce chaleur de ce lac de beauté Pour croquer des fragments de son éternité… Continue reading

La connivence

Toile d’Andrea Vasquez-Davidson Deux étions qui aimions nous tenir auprès d’elle, D’abord notre bon sens a dû s’en estourbir. Elle, muse, sirène, antilope, hirondelle, Ce qu’elle nous fit voir on aima le subir. Faisant trembler les corps dans un ardent désir, Distillant chaque jour une phrase nouvelle, Elle nous mit au lieu où l’on ne sait choisir… Hélas, sur ses portraits, comme je la vois belle ! C’est sur la poésie que mon explication A porté, même si tu as la tentation De penser que je fais le portrait d’une muse. Muse sans poésie, ce ne serait qu’un jeu, Poésie sans la muse aurait bien faible enjeu. Il est des mythes dont jamais nul ne s’abuse.

Un discours silencieux

Sculpture de Vera Dorrer Des paroles nous vient illusion de puissance, Complice en est souvent un patient auditeur. Mais si l’on veut un jour prendre de la hauteur, Rien n’est plus expressif qu’un modeste silence. Rodin nous donne à voir un homme nu qui pense, Plus éloquent ainsi que bien des orateurs. Cette antique leçon que transmet le sculpteur Possède la saveur des belles évidences. Le chat dans le jardin sait cela, j’en suis sûr, Allant sans aucun bruit dans le matin obscur A l’heure où d’un oiseau retentit le ramage. Même l’écrit, souvent, se montre superflu. Oublie ces quelques vers quand tu les auras lus : Tu vois bien qu’ils ne sont qu’un léger bavardage.

Le rêve du mulet bleu

Toile d’Edvard Munch Dès l’aube un mulet bleu s’est figé comme un porc Dans le bar de Cluny où Daniel fait la plonge. On le dirait surpris par le philtre d’un songe, Evadé du réel, béat sur ses pieds forts. Oh ! bien loin de rêver, ce mulet bien retors Fait dans notre taverne un geste de mensonge. Dans l’immobilité que sa ruse prolonge, Rien de nos mouvements n’échappe à son oeil d’or. Qu’une mouche imprudente approche, l’air tranquille Et prompt à la saisir avec un geste agile, Il fera de sa vie errante, son festin. Qu’importe à ce guetteur ce noble paysage ? Seul un désir brutal remplit son coeur sauvage, Et, svelte dans l’aurore, il incarne la Faim.