Le rimeur

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Toile de Brueghel Le rimeur est heureux s’il croit avoir du style, S’il se sent souverain de la forme et du fond, S’il croit pêcher le sens à l’abîme profond ; Mais le sens, par nature, est chose plus subtile. Les mots ne savent prendre attitude servile, Assemblages entre eux par surprise se font, Se croire leur patron, c’est être leur bouffon, Peu leur chaut, en effet, de se savoir utiles. Ne les lance donc pas à coups de manivelle, Mais écoute leur voix toujours un peu nouvelle ; Avant que d’assembler, regarde les fragments. Ainsi qu’un échelon vers un beau théorème, Chaque vers contribue au bâti d’un poème, Comme, pierre après pierre, émerge un monument.

les douze animaux

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Peinture Yang Shanshen Le rat me garantit qu’il rongera la cage Où je suis prisonnier ; le boeuf veut bien tirer La charrue dans mon champ, le tigre déchirer Pour mon profit la peau d’un ruminant sauvage. Le lièvre me rapporte une fleur du bocage, Le dragon, des trésors qu’on ne peut qu’admirer. Le serpent vient danser afin de m’inspirer, Le cheval me conduit dans un bel attelage. Le mouton me procure un vêtement de laine, Le singe a dégotté une bouteille pleine Le coq fait retentir son clairon dans le soir ; Le chien pose sur moi son doux regard fidèle, Le cochon me fait rire en draguant l’hirondelle, Puis les douze animaux s’en vont à l’abattoir.

un dimanche auprès d’une église

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Peinture traditionnelle chinoise Le printemps nous invite à des amours nouvelles Je n’ai jamais voulu t’installer en prison Ni construire une histoire ignorant la raison Hélas sur tes portraits comme je te vois belle Sous mon toit dans trois jours reviendra l’hirondelle Pour elle ce sera le temps de couvaison J’entendrai ses enfants égayer ma maison A toi j’aurais voulu pouvoir être fidèle Mais au bas d’une église on s’est dit au revoir Puisque notre aventure est vraiment sans espoir Nous entendions la cloche annoncer un baptême S’il est permis d’écrire un aveu laborieux S’il est permis d’écrire ici ce mot sérieux Princesse, je t’aimais, je t’aimerai, je t’aime

Amitié sur un forum

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Peinture de Sushi Sawaki Le prince apprivoisant son copain le renard Se sent de plus en plus chez lui sur cette terre ; Vague est le souvenir de la lointaine sphère Où une fleur l’avait subjugué par son art. Ainsi, quand notre vie prend un nouveau départ, Ce qui venait avant, nous voudrions le taire ; Mais fort heureusement, cela ne peut se faire : Barbe-­Bleue doit un jour ouvrir tous ses placards. Merci donc au forum qui m’a permis de dire En un sonnet par jour mon meilleur et mon pire, Et d’avoir eu patience, et d’avoir eu pitié. Le renard et le prince ont partagé leurs rêves, Ce qui à leur douleur a pu mettre une trêve ; Merci à qui me lit avec cette amitié.

La révolte

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Peinture Hippie Le pouvoir exercé par un vieux général Les milliers d’étudiants en pleine découverte D’une nouvelle vie à tous plaisirs ouverte Et l’envie de casser l’antique ordre moral Et c’est la liberté qui passa son oral Obtenant brillamment son bac de langue verte Et plus d’une façade alors fut recouverte D’admirables morceaux de jargon théâtral Les bourgeois prenant peur ont imploré leurs dieux Pour que les étudiants redeviennent studieux Décrochant leur licence et aussi leur maîtrise Le calme est revenu et même un peu d’ennui Les cris des révoltés n’ont plus charmé nos nuits Et l’Histoire a conclu « c’était une méprise »

Radiguet

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Peinture traditionnelle japonaise L’épouvantail s’est senti lourd, Et las de rester au soleil. Hélas, que de temps sans sommeil, Sans promenade et sans amour. Planté là dans le vent marin, Sans jamais parler à personne ; Sans qu’heure joyeuse ne sonne, Planté là comme un mandarin. Sans pouvoir manger un seul fruit. Enviant moineaux et moinelles Et plus encore une hirondelle : Heureux qui dans les airs s’enfuit ! Son rôle lui a tant pesé Que l’épouvantail en révolte Cessa de garder la récolte, En corbeau métamorphosé.

la joie et la tristesse

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Peinture traditionnelle chinoise Le poète se lève, il se sent fier et fort, Il trouve au paysage une fraîcheur nouvelle. Des anges çà et là le saluent de leurs ailes, Qui donc sur cette terre irait lui porter tort ? Mais d’autres jours n’ont pas ce goût de réconfort ; Lui fait alors défaut la force ascensionnelle, L’écriture devient recherche obsessionnelle, L’inspiration faiblit, et se couche, et s’endort. Jour de joyeux éveil ou bien jour de souffrance, Parfois je perçois bien d’où vient la différence, Parfois je dis, pensif : « Ce n’est rien de précis ». Que la journée soit bonne ou qu’elle soit mauvaise, Survient la douce nuit qui les passions apaise, Et la lune en mon cœur n’éclaire aucun souci.

Sur le plaisir

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Toile de Bertrand Neuman Le plaisir se nourrit de l’imagination Et l’imagination se nourrit de jouissance. Chaque extase est au corps comme une renaissance, Un lever de soleil, une illumination. Tel un prêtre au matin de son ordination, Tel l’alchimiste ayant trouvé la quinte essence, Tel l’écrivain rempli de sa réminiscence, L’amant comblé se meurt dans la jubilation. A ce plaisir, bien peu se montrent comparables, Car même d’un gourmet l’ivresse mémorable N’est point à la hauteur, et je le reconnais. Or, si j’ose chercher, dans l’ordre du sublime, Ce qui peut approcher de ce triomphe ultime, Je trouve le bonheur d’avoir fait un sonnet.

Les trois aéronautes

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Photographie anonyme Le pissenlit d’avril offrit trois parachutes, Faisant, sous le soleil, voler trois acariens. Le premier atteignit les sables sahariens, Et, dans une oasis, devint joueur de flûte. Le deuxième acarien, que l’effort ne rebute, Fit des acrobaties dans le ciel sibérien. On l’a félicité, il a dit : « Ce n’est rien, Un puissant tourbillon m’a pris dans ses volutes ». Le dernier acarien a parcouru deux mètres Et s’est trouvé piégé au bord de ma fenêtre, Pris par une araignée avec du fil collant. Ce troisième larron fit le plus fier poème, Disant : « Sur mon tombeau, n’offrez nul chrysanthème ; Je reste, pour toujours, un acarien volant »