Category Archive: La plume et l’encrier

Un filigrane

Shan Shui de Yong Liang Yang Est-il un filigrane, ô Toile, pour tes pages ? Le silence en est un, ai-­je lu aujourd’hui, Silence où le regret en douceur s’introduit Comme un bruit de cascade au profond des ombrages. Le temps, heure après heure, a tissé un voilage Pour occulter l’éclat dont mes jours et mes nuits Furent illuminés. Ce charme qui s’enfuit Laissera-­t-il en moi un signe de passage ? Les cicatrices qui sur notre corps perdurent, Marquent le souvenir des anciennes blessures ; A force de les voir, on ne les perçoit plus. L’écrit le plus charmant n’est pas toujours lisible, L’essentiel a pour lot de rester invisible. Un filigrane est là, personne ne l’a lu. Advertisements

Escargot sur une vitre

Peinture traditionnelle coréenne. Escargot sur ma fenêtre, Tu traverses le ciel gris, Lent comme le sont les maîtres : Les jardins te l’ont appris. Quand je puis me le permettre, J’aime paresser ainsi,… Continue reading

Le commentaire du barde

­­ Timbre français d’après Uderzo  –Ermite et moine ont tort de s’affronter en rimes, Ça ne peut qu’affaiblir leur transcendant regard. Prenez le sans-issue comme point de départ, Contemplez-le de près, devenez son intime. Ne cherchez pas de vers qui telle chose expriment, Ils auraient des échos indécents, quelque part. Ne vous dévoilez pas en des dictons hagards, Allez vers l’intérieur, allez vers le sublime. Or, le moine et l’ermite ont dans un bel accord Reproché au rimeur d’agir en esprit fort. ­­ Apprends­-nous le métier ! Remets-en une couche ! A d’autres assemblées va proposer ton chant ; De ce lieu si un jour on te voit approchant, On te demandera de bien taire ta bouche.

Une machine

Toile de Giorgio de Chirico En rêve, j’ai construit une étrange machine Qui ne reposait pas sur la numération. Mes chefs m’ont demandé par quelle aberration Elle fait, malgré tout, des trucs qui se terminent. J’ai dit : « Les composants sont fabriqués en Chine, Ils peuvent supporter des approximations ; Ce qui fait l’essentiel de leur animation, C’est de la sémantique assez subtile, et fine. » Ils ont dit : « Mais pourtant, ton truc ne sert à rien, Il crache des sonnets qui ne riment pas bien, Et même quelquefois, horreur, des villanelles ». J’ai répondu… Continue reading

La fin du parcours

Photographie de Kōzaburō Tamamura En rêve il se souvient de celui qu’il était, Son passé de corbeau, il le voit clairement, Ses noirs envols visant en vain le firmament, Son désir d’un plumage aussi blanc que le lait. Plus ne sera corbeau, même s’il le voulait. En primate il finit sa vie, bien sagement, Puis il ira dormir, petit tas d’ossements. Le cycle aura ainsi été rendu complet. C’est vrai qu’il est des jours où s’enivre l’esprit D’aimer, de versifier, ou simplement, il rit D’un pissenlit lançant au loin ses parachutes ; Mais tout cela se fait en attendant la mort Qui abolit le deuil, la peine et le remords. Dès l’envol on s’attend à finir par la chute.

Un recueil

Toile André Martin de Barros En ouvrant mon courrier le trois novembre au soir, Je découvre un ouvrage à couverture grise, Non que ce fût pour moi la totale surprise, Mais voilà qui me fit vraiment plaisir à voir. Dans l’antre calme où j’ai coutume de m’asseoir, Je bois paisiblement ma bière à la cerise, J’entame ma lecture et je me mets aux prises Avec les mille éclats de ce précieux miroir. Je reconnais ici mes compagnons de plume, Tantôt ils me font rire, et mon regard s’allume, Tantôt je suis troublé de sentiments divers. Pour notre anniversaire et pour tous ceux qui viennent, Que mes voeux de bonheur jusqu’ici vous parviennent, Merci pour ce soleil à l’entrée de l’hiver.

Dans le lointain

Peinture japonaise D’un sonnet, certains jours, s’entrecoupe un silence, De mots que, toi ou moi, nous aimons à choisir. Le poids de quelques vers échangés à loisir, Qui dira de combien il charge les balances… Puisque ces jours d’été sont jours de nonchalance, Puisqu’ils sont consacrés à l’exil, aux plaisirs, A la satisfaction de modestes désirs, Accordons-­leur d’un chant la subtile ordonnance. Des jours plus ou moins gris peuvent bien survenir : Nous irons nous cacher au creux d’un souvenir Comme au creux d’un rocher, deux escargots semblables. Comme deux papillons qui, d’instant en instant, Avancent au jardin, l’un de l’autre distants, N’ayant pour se parler que gestes ineffables.

La connivence

Toile d’Andrea Vasquez-Davidson Deux étions qui aimions nous tenir auprès d’elle, D’abord notre bon sens a dû s’en estourbir. Elle, muse, sirène, antilope, hirondelle, Ce qu’elle nous fit voir on aima le subir. Faisant trembler les corps dans un ardent désir, Distillant chaque jour une phrase nouvelle, Elle nous mit au lieu où l’on ne sait choisir… Hélas, sur ses portraits, comme je la vois belle ! C’est sur la poésie que mon explication A porté, même si tu as la tentation De penser que je fais le portrait d’une muse. Muse sans poésie, ce ne serait qu’un jeu, Poésie sans la muse aurait bien faible enjeu. Il est des mythes dont jamais nul ne s’abuse.

Un discours silencieux

Sculpture de Vera Dorrer Des paroles nous vient illusion de puissance, Complice en est souvent un patient auditeur. Mais si l’on veut un jour prendre de la hauteur, Rien n’est plus expressif qu’un modeste silence. Rodin nous donne à voir un homme nu qui pense, Plus éloquent ainsi que bien des orateurs. Cette antique leçon que transmet le sculpteur Possède la saveur des belles évidences. Le chat dans le jardin sait cela, j’en suis sûr, Allant sans aucun bruit dans le matin obscur A l’heure où d’un oiseau retentit le ramage. Même l’écrit, souvent, se montre superflu. Oublie ces quelques vers quand tu les auras lus : Tu vois bien qu’ils ne sont qu’un léger bavardage.