Category Archive: La plume et l’encrier

les treize penseurs

Photographie de Jacques-André Boiffard Jules Renard me dit : « Tu mets les mots en cage, De ton oisiveté veux-tu gloire tirer ? » Caton : « Tu dois découdre, et non point déchirer… Continue reading

Le troubadour

Toile de Giorgio De Chirico Je suis loin de valoir mes aïeux troubadours, Ma langue est trop bavarde et fait trop de détours. Je ne sais au lecteur faire voir une dame Ni faire partager une mordante flamme. Un visage entrevu le soir à contre-­jour, Silhouette apparue avec ou sans atours, Mais surtout le sourire et la voix d’une femme… Or je n’avais le droit de saisir aucune âme. Et ce commandement : distance préserver, Fait que pas un seul mot ne fut dit face à face, Malgré cent mille mots transmis et archivés. Mais ce fut sur la toile, un virtuel espace. Devons-­nous te maudire ou te bénir, époque Qui permets l’éclosion de ces amours baroques…

Une exclaustration

Toile de Picasso Je m’étais réfugié, encore adolescent, Dans la cellule tiède, au coeur du monastère. Peu sévère était l’Ordre et nullement austère, Ce que nous apprenions était intéressant. Puis, nous faisions partie du groupe des puissants, Pour nous les paysans faisaient vivre leur terre, Pour nous les commerçants ont armé leurs galères, Facile de payer, rien qu’en les bénissant. Maintenant je suis vieux, dévasté par le doute, La voie que j’ai suivie, est-­ce une fausse route ? J’inscris cette question sur mes longs parchemins. J’inscris cette question qui devient un poème, Si cette vie sur terre est faite pour qu’on aime, Aimer la poésie est aussi un chemin.

le catalogue

Toile de Max Ernst Je chante des chansons avec Clément Marot, Dressé actif j’attends comme Jean de Boschère, Je contemple le fleuve ainsi qu’Apollinaire, J’écoute la leçon de Jacques Charpentreau. Je longe le ruisseau d’Hégésippe Moreau, J’aide à ses traductions Blaise de Vigenère, Je vois venir la nuit si douce à Baudelaire, Je suis Grabinoulor dans Pierre Albert-­Birot. Je caresse le chat de Maurice Carême, Je peins une tortue avec Tristan Derème, Je vois l’ombre d’un zèbre… Continue reading

une déploration (en hommage à Roger Lefebvre)

Toile de Picasso J’aurais voulu chanter des mondes idylliques, Mais mon coeur se renferme ainsi qu’un escargot. J’aurais été athlète, aux athéniens portiques, Marin de haute mer ou cueilleur d’abricots… Mais voilà, je survis dans ce monde merdique, Comme en un tas de viande un modeste asticot, Je traite mes voisins de façon pacifique Et nous nous regardons en mangeant du gigot. J’aurais voulu graver des strophes impériales Ou célébrer ma joie ainsi qu’une cigale, Honorer des héros par-­delà leur trépas ; Mais je suis là, timide, et ma plume en déroute Glane des mots banals au long des tristes routes, Tels qu’en les relisant, je ne les comprends pas.

Deux bureaux même pas voisins

Toile de Dali J’ai rêvé que ma muse entrait dans mon bureau, Où je n’avais, ce jour, compagnon ni compagne. Par la grande fenêtre on voyait la campagne Traversée d’écureuils, de biches, de blaireaux. Ayant illuminé ma prison sans barreaux, Elle a su triompher de l’ennui qui me gagne Quand les tas de papier, comme autant de montagnes, Semblent intercepter les rayons vespéraux. Sans le bureau, ferais-­je autant d’alexandrins Et trouverais-­je autant de modestes refrains Pour transmettre aux amis mes rimes quotidiennes ? J’ai écrit ce sonnet sans savoir où j’allais, Comme je fais souvent. Qui a dit qu’il fallait, Pour composer des vers, que des idées nous viennent ?

Troisième art poétique

Toile de Giorgio de Chirico Heureux qui peut reprendre une oeuvre très ancienne Et lui faire porter un contenu nouveau, Cherchant à faire mieux que ses nombreux rivaux Ou bien laisser chanter la voix qui est la sienne… La forme nous inspire et les contenus viennent (Et c’est surtout par eux que le poème vaut). On peut passer des nuits à ces plaisants travaux Qui nous font découvrir à quoi nos pensées tiennent. Un coup de nostalgie, la sagesse d’une huître, Le bonheur sans argent, l’escargot sur la vitre… Innombrables pour nous foisonnent les motifs. Le sujet est présent, prenons garde à la forme, Mais cela ne va pas être un effort énorme : Quand le plaisir l’excite, un esprit est actif.

Encore Meredith

Toile de Dali Flattant ma vanité, un trop brûlant désir S’est adressé à moi. Amie, je me contente De jouer avec toi, puisqu’un tel jeu nous tente ; D’aller sur cette voie nous… Continue reading

Un camembert sans squelette

Toile de Kandinsky Exercice de style, ou jaillissement pur ? Le fait d’avoir un peu apprivoisé la forme Permet-­il d’éveiller les sentiments qui dorment, Ou n’est-­ce que de l’encre étalée sur un mur ? Est-­ce pour confirmer ce dont je ne suis sûr, Ce que je crois trop vain, trop idiot, trop énorme Que j’aligne mon texte en respectant la norme ? Envers mes illusions, ne soyez pas trop durs. Quant à noyer mes vers au jus de la bouteille, Je le fais certains jours, à l’ombre d’une treille, Mais la sobriété me guide, au quotidien. Qu’on trouve peu de sens à mes œuvres frivoles, C’est que facilement je fuis et je m’envole Vers un monde onirique où le sens ne m’est rien.