Category Archive: La plume et l’encrier

Un clair-obscur

Toile de Patrick Basset Dans un monde envahi d’obscure transparence, Que peut­-on discerner sous ces sombres éclats ? Ici n’est point le lieu d’une remise à plat, Ni d’un essai savant sur l’être et l’apparence. Or, certains jours, ma vie n’est qu’une déshérence, Mon métier me paraît un piètre apostolat, Et mes chefs ont un peu l’aspect de cancrelats (Si j’ose formuler pareille irrévérence). N’importe, il faut agir, les autorités veillent, Puis, il faut accueillir les projets qui s’éveillent Aux mains des ingénieurs surchargés de talent. Que ne suis-­je un errant chanteur de villanelles, Ou bien, pour composer des oeuvres plus formelles, En une cour royale, un poète galant… Continue reading

Le violon

Photographie Man Ray Dans notre quotidien, les accords du violon Ne nous conduisent pas toujours où nous voulons. J’aime les musiciens, j’aime la poésie, Mais par d’autres valeurs on doit mener sa vie. Du violon, du calcul, l’un, l’autre, c’est selon Que libres nous dansons, ou tout droit nous allons. Et quand par la douleur une âme est affaiblie, D’autant plus par un chant sera-­t­-elle ravie. Marchant avec patience, un pauvre oiseau blessé Ces durs alexandrins dans son coeur a tressés. Du jour au lendemain plus n’en aura mémoire. Les arbres du chemin déjà portent du vert, La tiédeur du printemps radoucira mes vers, Je crois à la lumière au fond de la nuit noire.

Un bilan

Toile de Peter Van Straten Composer un poème est un acte de foi. Ce n’est pas seulement parler de joie, de peine, De l’ennui remplissant les jours et les semaines… Ce n’est pas que pleurer sur un tort d’autrefois ; C’est dire le présent, sans passion et sans haine, Les bras ouverts prenant la forme d’une croix, Le bonheur fugitif auquel, quand même, on croit, Et le vent de printemps qui fait l’âme sereine. Pour écrire un poème, il faut juste une plume Et peut­-être un semblant de désir qui s’allume Par un échauffement de l’imagination. Les mots sont à chacun dévolus en partage Ainsi que le pouvoir de lire les images ; Après… cela demande un peu d’application.

Se perdre en forêt

Toile de Dali Comme un homme égaré dans la forêt profonde, Le poète au jardin est traversé d’effroi. Tout n’est­-il donc que leurre et tristesse en ce monde, Qu’un acheminement vers le sépulcre froid ? Vainement aux entours jetant des coups de sonde, L’égaré ne sait plus comment sortir du bois. Sur un même sentier sa trajectoire ronde Le ramène toujours dans les mêmes endroits. Mais une goutte d’eau quelquefois sur sa lèvre, Le saut d’un écureuil, la gambade d’un lièvre, Lui font aimer pourtant la piste, au petit jour. Il est charmé surtout par l’apaisant silence Dont est souvent saisi notre univers immense ; Ce silence est prière au soleil des amours.

Paisible vieillesse

Représentation de Dame Murasaki  Cochonfucius a dit : un chien vivant vaut mieux Que deux grands guerriers morts qui ne peuvent plus boire. Quand il a dit cela, il était un peu vieux, Et la mort le guettait du fond d’une urne noire. Il a creusé sa tombe, à la face des cieux, Dans un jardin alpin au bout d’un promontoire. Dans Leconte de Lisle il lit des mots radieux, Ouvrant les pages d’un coupe-­papier d’ivoire. Parviendra­-t-­il un jour à versifier ainsi Pour chanter ses amours et ses regrets aussi, Le prince et le serpent, la rose et l’hirondelle ? Envers Cochonfucius, la vie n’est pas cruelle, Et chaque jour il rit, tout en buvant son thé, Disant des mots subtils ou des insanités.  

Inconnaissable

Peinture traditionnelle chinoise C’est une fleur et non, ça ne peut en être une, C’est un léger brouillard et ce n’en est pas un. Ça vient sur la minuit, c’est parti le matin, De telle chose, au monde, il n’en existe aucune. Le reflet de ses yeux renvoyé par la lune, La chaleur de son corps imprégnant les embruns ; Un poète chinois la découvrit soudain Après quinze godets d’un fort alcool de prune. Il chante un empereur et son noble veuvage, Sa muse le transforme en un barde sauvage ; Il compare les dieux à de grands animaux. Il parcourt Lao-­Tseu mais, ce faisant, il pense Que si les grands parleurs le sont par ignorance, Pourquoi le maître a-­t-­il tracé cinq mille mots ?

Dans le fond des enfers

Toile de Max Ernst Certaines nuits d’hiver, notre existence est rude ; Mais il faut toutefois relever ce défi. Je vais mobiliser ici mes aptitudes Pour décrire un curieux cauchemar que je fis. Je m’étais endormi, abruti par l’étude. Dans le fond des enfers la nuit me conduisit Où je fus enfermé en grande solitude ; Dans mon coeur un ennui profond s’introduisit. Pas de fleurs en ce lieu et, pas même, une ronce. Pas l’ombre de question, pas même, une réponse. Mon pauvre coeur était lourd comme un ciel d’hiver. Par chance il me restait un peu de ma mémoire Qui parmi mes écrits a puisé cent histoires ; Ma joie est revenue au rythme de ces vers.

Cupidon au Parnasse

Toile de Toulouse-Lautrec Ce n’est pas évident de construire des rimes Pour noter ce que dit cent fois mieux le regard. Prendre ses sentiments pour un point de départ Peut être ressenti comme atteinte à l’intime. Pourtant, offrir des vers qui telle chose expriment, Ça contient des échos de magie, quelque part, Même si ce ne sont que quelques mots hagards, On sent que néanmoins ils touchent au sublime. Les discours en écho, les gestes en accord, La preuve que l’amour est toujours le plus fort, Celui qui vous endort sur une même couche. Seule une chose peut faire taire ce chant, C’est l’instant où nos corps, enfin se rapprochant, Se voient coeur contre coeur et bouche contre bouche.

Art poétique

Toile du Dr. Taha Malasi Celui qui va lisant, écoutant un poème, Quelquefois, il met tout son être en vibration, De l’auteur il reprend les interrogations, Le coeur du lecteur bat plus fort quand l’auteur aime. Car l’auteur d’un écrit, ce n’est pas que lui­-même, C’est son clan, son village ou sa génération, Ses ancêtres lointains, toute la création Ayant mis dans son coeur et ses mots et ses thèmes. Une culture écrit quand l’homme prend la plume. Le paysan breton écrit avec sa brume, Celui des oliviers avec le bel azur. J’écris d’abord pour toi, si lointaine et si proche, Ma muse, mon amour, ma joie et mon reproche ; Mais ce n’est pas secret, c’est écrit sur un mur.