Trois disciples font des glossaires

glossonautes

Cochonfucius avait trois disciples résolument individualistes, qui décidèrent de construire chacun un glossaire. Le premier produisit un ouvrage minimaliste, le deuxième un travail de mégalomane, et le dernier, un projet de perfectionniste.

En ce temps-là, le Maître semblait devoir mettre un temps infini à élaborer la première édition de son glossaire (dans les faits, les trois quarts de son existence). De là l’initiative des glossonautes, comme il les appela. Pour mener à bien son projet solitaire, le glossonaute minimaliste se résolut à bannir un grand nombre de mots, pour inconvenance ou pour d’autres causes. Parmi ceux qu’il retint, il en affubla encore certains d’une marque ayant la forme d’une saucisse, pour en signaler le côté plébéien.

Le glossonaute mégalomane montra une ambition plus haute. Non seulement il récolta une grande abondance de mots employés par les adolescents, les alchimistes, les archéologues, les aubergistes, les bandits, les béotiens, les cavaliers, les cénobites, les charcutiers et les chercheurs, mais il développa vigoureusement chaque entrée de son glossaire, en y décrivant d’innombrables exemples de l’objet traité. Par exemple, son article Licorne dit en bon ordre lesquelles on trouve en juillet, en août, dans les mois d’automne, en hiver et jusqu’au printemps suivant, et donne, pour chacune, sa couleur, sa taille et les particularités de son comportement. Il produit ainsi quatre forts volumes totalisant quarante mille définitions, souvent ornées de belles citations. Mais le Maître lui fit remarquer qu’une telle entreprise ne faisait que s’éloigner chaque jour de sa fin. Car plus on rédige de définitions, plus elles contiennent de mots à définir.

Bien plus tard, c’est au tour du glossonaute perfectionniste d’entreprendre un exploit encore plus grandiose. Car, en plus d’une immense richesse, son ouvrage va contenir des indications étymologiques, et surtout un classement arborescent des sens multiples de la plupart des mots usuels. Au milieu de son parcours, le manuscrit occupe douze mille bouteilles gigantesques, dont chacune contient mille grandes feuilles, qui en sont extraites au rythme de la demande des copistes. Mais une apocalypse survint et les bouteilles prirent refuge dans une caverne. Elles y sont probablement encore.

Des érudits innombrables se répandirent en commentaires, ainsi qu’en considérations sur l’opportunité d’inclure des citations dans les glossaires, et en remarques sur la difficulté de la tâche du glossonaute perfectionniste, et sur le détail des soins qu’il y apporta, dont l’épisode des bouteilles gigantesques n’est qu’une péripétie parmi d’autres.

Trouve-t-on encore des glossonautes ? N’en avons-nous pas perdu la trace, comme celle d’une foule de seigneurs du temps jadis ?

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