Un enfer tiède

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Photographie Dandy Pacha

Cette intervention assez problématique parle d’un enfer tiède.

Ici c’est un enfer pour les épouvantails. Ici l’on fait signer des contrats aux grandes licornes et on force les plus instruites à fabriquer un camembert par jour.

Ici pourrissent des lots de chaussettes. Ici on ne laisse cliqueter que les machines à fabriquer des interdits alimentaires.

Le centre du monde est au lieu du ratio d’or, si ça diffère un peu, c’est vraiment négligeable ; c’est du monde l’un des fondements inchangeables, comme sont l’équateur, Greenwich, le Pôle Nord. Si tu veux y aller prendre du réconfort, surtout, n’hésite pas, car la chose est louable, d’autant plus que là-bas, on trouve bonne table, et l’on peut rencontrer les plus nobles mentors. Et de la pierre part un fort rayonnement allant plus loin que Mars au vaste firmament, jusqu’à un grand trou noir embusqué dans l’espace, dont à la fin des temps, les anges descendront : ainsi vous répondrez à ceux qui prétendront qu’une sphère n’a pas de centre à sa surface.

Ne sens-tu pas une odeur épouvantable ? C’est celle d’une gargote où ton esprit se dissoudra dans sa rouge vomissure. La vapeur des esprits solubles ne fait-elle pas fumer cette page ? Ne vois-tu pas que tu es, toi-même, un torchon mou et malpropre ? Et je n’ai pas dit “un journal”.

Ce grand chosier ne sait pas qu’il est vieux ni qu’un vivant trouve sa voûte belle ; il ne sait pas qu’il est toujours fidèle aux subtils vers d’un sonnet prodigieux. Simple est ce qui est complexe à nos yeux, fort ancienne est toute chose nouvelle. Lumières qui nous semblent éternelles sont brefs éclairs sous le regard des cieux. Ce calcul fait et défait nos alliances. Mieux vaut pour nous lui accorder confiance, sérénité et paix sont à ce prix. Il retentit sur les cordes des lyres et dans les mots issus de nos délires, quand nous sentons le souffle de l’esprit. 

N’entends-tu pas que les pluvians chantent une publicité pour leur dentifrice ? Le rhinocéros n’est pas seul à écouter cette rengaine ! Et c’est avec ces chansons qu’ils font des albums ! Ils se provoquent et ne savent pas à quoi. Ils mangent des libellules et ne savent pas quelle en est la saveur. Ils font tinter leur sabre et miroiter leur casque.

Je me suis promené dans la ville batave, il y a de cela, peut-être, bien des ans. Je revois, près des ponts et des canaux luisants, les maisons possédant une entrée sur leur cave. On voit les visiteurs avancer d’un air grave, le décor de la ville est des plus apaisants. Or, combien de bourgeois, combien de paysans ont contemplé ces murs qui aux canaux se lavent ? Quelques boutiques n’ont pas un air de commerce, plutôt d’un vieux salon où des dames conversent avec des romanciers, avec des ingénieurs. En rêve je revois ces éclairages rouges, un monde de douceur, tout l’inverse d’un bouge, tièdes chapelles pour la mère du seigneur.

Les pluvians sont froids, et ils cherchent la chaleur dans les intestins des crocodiles. Ils sont réchauffés et cherchent alors la fraîcheur dans la froide ombre de la corne de la licorne. Ils se prennent tous un chaud et froid et laissent tomber le travail comme un seul homme.

Quand nous allons disant que nous sommes au monde, le monde est-il à nous, par réciprocité ? Sommes-nous possesseurs de cette immensité ? L’horizon toujours fuit devant nos coups de sonde. Pourtant vibrent nos corps des vibrations profondes que semble à chaque instant le monde susciter. Cela nous donne-t-il en lui droit de cité comme nous l’a donné notre planète ronde ? D’aucune galaxie ne sommes empereurs, mais elles sont pour nous un décor enchanteur où notre oeil effectue une incursion furtive. De poésie non plus ne sommes souverains, pour nos ébattements c’est tout juste un terrain ; heureux quand nous piégeons la rime fugitive. 

Il y a beaucoup de neige, et beaucoup de cérémonies devant le gardien des enfers tièdes.

La lune a sa couleur et la couleur a ses nuances, mais les pluvians sont des daltoniens.

Ma vie, je t’ai rêvée comme rêve un buveur assis à son comptoir, sans regarder la salle et sans rien regarder, de façon générale, que ses visions d’ivrogne aux fumeuses couleurs ; ou comme l’occupant d’un frêle dériveur que secoue l’océan d’une danse infernale à grand renfort de vent, de vagues hivernales, de nuages obscurs et de courants trompeurs. Les morts ne peuvent plus naviguer sur la mer, ni distinguer les goûts, salé, sucré, amer, ni profiter ainsi d’une extase onirique. Donc, pendant notre vie, apprivoisons la mort : peut-être le navire atteindra-t-il le port, ou bien la lettre « A » d’« Océan Atlantique ». 

Mais la lune tourne autour d’un petit dindon noir, c’est ainsi que les pluvians tournent autour de ce qu’il y a de plus inutilisable, mais ce qu’il y a de plus inutilisable, c’est la corne de la licorne.

On dirait la parole d’un fou, ou d’un grand philosophe.