Les embrouilles nocturnes

albrechtdurer_the_rhinoceros

Gravure de Dürer

Cette intervention parle des embrouilles nocturnes.

Le grand rhinocéros précède tous les cloportes, et cette troupe nocturne traverse le jardin.
Les cloportes ont pour consigne de régler sur le pachyderme leur course.

Et déjà la nuit humide avait presque atteint la borne médiane du jardin ; les libellules, couchées
sous leurs longues ailes, sur les bords de la mare, laissaient se détendre leurs membres
dans un paisible repos, quand le chameau, du sommet d’un palmier se précipitant, tout vaporeux,
écarta les airs ténébreux, repoussant les cloportes. Il te cherchait, toi le rhinocéros,
t’apportant des songes affreux, à toi sa victime innocente. Le chameau s’installe sur une branche
du rosier, sous les traits d’une luciole, et de sa bouche coulent ces paroles doucereuses :

« Mon pote, mon rhino, les cloportes portent la poisse,
les brises soufflent, maudites ; ton heure est au cadran de mon horloge de la mort.
Pose ton mufle et dérobe au travail tes yeux de vache difforme.
Je te remplacerai moi-même pendant les siècles qui vont suivre ;
La planète Distillation n’en poursuivra pas moins sa course vagabonde. »

Levant à peine les yeux vers lui, le rhino lui répond :
« Est-ce à moi que tu ordonnes de méconnaître les aspects paisibles
et le terreau tranquille du jardin ? Dois-je me fier à tes prodiges ?

Pourquoi en effet, irais-je te confier mon existence terrestre ? J’ai été tant de fois abusé
par des brises trompeuses et la ruse d’un chameau insupportable. »

Ainsi étaient ses dires ; fortement agrippé à la tige du rosier,
il ne déviait nullement et fixait les yeux sur la lune pleine.
Et voici que le chameau agite autour du front du rhino un rameau de ce rosier fatidique.
Le rhino est hésitant, ses yeux devenus vagues se sont fermés.
Ce repos soudain avait à peine relâché ses membres,
que le chameau se pencha sur lui et précipita son corps dans les orties.
Mais il a une peau si épaisse qu’il s’en sort bien pour cette fois.
Le chameau, comme une bulle savonneuse, s’envole et s’élève dans les airs légers.
Le peuple des cloportes n’en continue pas moins pas moins son existence paisible,
et pourvu que cela dure ! comme disait la maman du général corse.