Victor

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Toile de Sabin Corneliu Buraga

Bébé Victor naquit,
se trouva parmi nous,
Un jour son paternel
le prit sur ses genoux
En lui disant, aussi
sérieux qu’on puisse l’être,
‘Tu ne saliras pas
le nom de tes ancêtres’.

Victor, levant les yeux
vers son auguste père,
Les a ouverts tout grands,
en muette prière,
Le père poursuivit :
‘Victor, toi, mon seul fils,
Je voudrais que jamais,
jamais tu ne mentisses.

Victor, en voiture légère,
Ecoute la voix de son père
Disant ces mots de l’Ecriture :
‘Heureux ceux qui ont le coeur pur’.

En décembre et dans la froidure
Que n’est aucune chose mûre,
Le coeur du père eut un arrêt
Quand il attachait ses lacets.

En décembre, en un froid polaire,
On l’a conduit au cimetière ;
Un oncle alors a gratifié
Victor d’un emploi de caissier.

En décembre où gèle la plaine,
Il avait dix-huit ans à peine,
Mais il écrivait proprement
Et soignait bien ses vêtements.

Il prit un logis confortable
Dans un endroit bien respectable ;
Mais le Temps mit un oeil sur lui
Comme un chat sur une souris.

Ses collègues, de joyeux drilles,
Ont voulu le mener aux filles,
Samedi soir, pour s’amuser;
Il a poliment refusé.

Le directeur dans son bureau
Fumait un cigare, et un gros.
“Victor, dit-il, il est bien brave
Mais sa timidité l’entrave”.

Victor dans sa chambre est monté,
Son réveil il a remonté,
Au lit a relu dans sa Bible
De Jézabel la fin horrible.

Ce fut d’avril le premier jour,
Survint Anne, son bel amour,
Et tous les gars du voisinage
Ont pris feu pour ce beau visage.

Le deux avril, d’une fourrure
La belle avait fait sa parure.
Victor en montant l’escalier
D’amour fut pieds et poings lié.

D’abord quand il fit ses avances,
Elle les crut sans importance.
Et puis il a persévéré,
Elle a souri d’un air gêné.

Anne se voyant dans la glace
Se dit avec une grimace :
“Barbant comme pluie, ce Victor,
Mais je me résigne à mon sort”.

Quand ensemble ils se promenèrent,
Il fit sa demande dernière,
Elle l’assomma d’un baiser
Disant “Oui, tu dois m’épouser”.

Début août ce fut leur union,
Elle a dit “Bisou, mon mignon” ;
Dans ses bras il a pris sa reine
Et la nomme Hélène troyenne.

Vers la mi-septembre suivante,
Au travail Victor se présente
A sa boutonnière une fleur,
En retard, mais de bonne humeur.

Sur sa femme il voit qu’on disserte
Auprès de la porte entr’ouverte :
“Ce vieux Victor est le dernier,
Déclarent-ils, à s’en méfier”.

Victor, immobile, en alerte
Auprès de la porte entr’ouverte
Entend un gars dire comment
En voiture être un bon amant.

Victor suit la rue du village,
Puis il se perd dans ses parages ;
Parvient aux sinistres faubourgs,
Pleurant à grands flots son amour.

Victor, faisant face au couchant,
Tout esseulé, va demandant :
“Mon père, êtes-vous dans la nue ?”
Le ciel dit “Adresse inconnue”.

Victor regarde les sommets
Que la neige orne d’un plumet :
“Père, ai-je agi à votre guise ?”
“Aucunement”, répond la bise.

Victor arrive dans les bois :
“Père, reviendra-t-elle à moi ?”
Hêtres et chênes, de leur front
Ont tremblé pour lui dire “Non”.

Victor arrive au pâturage
Où le vent produit son ramage :
“Père, mon amour fut si grand.”
“Elle mourra”, lui dit le vent.

Victor arrive à la rivière
A l’eau si profonde et si claire :
“Père, ne sais ce que je dois.”
“Tue-la”, lui dit le ruisseau froid.

Anne à une table est assise,
D’un jeu les cartes elle a prises,
Anne à une table se tient,
“Mon mari est là qui revient”.

Point n’a pris Valet de carreau
Ni l’Excuse de son tarot,
Ni Roi fou ni Dame perverse,
Mais l’As de pique à la renverse.

Victor se tenait à la porte,
Il n’a dit mot d’aucune sorte.
“Qu’avez-vous donc, mon cher époux ?”
Il n’a parlé ni peu ni prou.

A sa gauche une voix l’exhorte,
A sa droite une autre voix forte,
La voix troisième en son cerveau
Disant “Envoie-la au tombeau”.

Victor prend le couteau à viande,
Ses traits se figent et se tendent,
“Anne, il eût mieux valu pour vous
Ne jamais venir parmi nous”.

Très vite elle a quitté la table
En poussant un cri pitoyable,
Mais lentement la suit Victor,
Comme un cauchemar quand on dort.

Derrière un divan se cachant,
D’une tringle à rideau s’armant,
Ne peut fuir Victor qui la cite
Devant Dieu à être traduite.

La porte elle ouvre avec violence,
En une course elle se lance,
Victor montant les escaliers
La rejoint au dernier palier.

Le couteau au-dessus du corps,
Il entendait chanter bien fort
Le sang : “Je suis, marches rougies,
La résurrection et la vie“.

Sur l’épaule on lui mit la main,
L’hôpital au bout du chemin,
Lui, tranquille comme Baptiste,
Dit “Je suis Fils de l’Homme et Christ”.

Victor a pétri une femme
En argile, et ensuite il clame :
« Je suis l’Alpha et l’Oméga,
Celui qui tous vous jugera »

Texte de Wystan Hugh Auden
Traduction de Cochonfucius